Derniers jours à Shibati - Documentaire (2018)
Derniers jours à Shibati - Documentaire (2018)

Documentaire de Hendrick Dusollier 1 h 28 novembre 2018

Dans l’immense ville de Chongqing, le dernier des vieux quartiers va être démoli et ses habitants relogés dans des tours à la périphérie. Non-sinophone, le cinéaste se lie cependant d’amitié avec un enfant et une vieille dame, ders des ders d’un labyrinthe bientôt effacé.

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Film Derniers jours à Shibati torrent



Derniers jours à Shibati pose d’emblée un problème de fond : comment toucher du doigt la vérité d’un pays lorsqu’on est étranger à celui-ci, à sa culture, à son histoire, à ses traditions ? Lorsque Hendrick Dusollier prend la caméra, pour filmer les mutations en œuvre dans la Chine contemporaine, il sait que son statut de cinéaste français lui rend cette vérité difficilement accessible : il ne connaît pas la langue et son regard est forcément formaté par sa propre culture. De plus, il sera toujours perçu comme l’Occidental avide de pittoresque ou de folklore. Alors, pour faire tomber les barrières, il redéfinit le rapport filmeur-filmé et adapte la forme de son documentaire à son sujet : pour aborder la disparition d’un quartier pauvre de Chongqing, d’une certaine idée de la Chine traditionaliste, il fait disparaître ses artifices de cinéaste (la caméra n’est pas dissimulée, la narration n’est pas scénarisée, etc.) ; pour saisir la vérité de l’habitant, il se fait inviter par lui et le laisse raconter sa propre histoire.

« Ce n’est plus ça la Chine, tes images sont fausses ! ». Cette phrase, lâchée par un Autochtone dès la première séquence, montre bien la difficulté du cinéaste à toucher du doigt cette vérité, car il est avant tout un observateur extérieur, un étranger qui attire la défiance. Mais ses images ne sont pas fausses pour autant, elles représentent simplement une réalité que l’on tend à oublier, à effacer des mémoires.

En effet, la vision de cette théière chauffée au feu de bois a tout du poncif et il serait malhonnête de réduire la Chine à cette image. Seulement, en la filmant, Hendrick Dusollier nous rappelle l’existence de cette Chine traditionaliste que les autorités semblent vouloir nier ou effacer de la carte. La scène clôturant le préambule résume d’ailleurs très bien la situation, puisqu’elle oppose « la cité de la lumière de la lune », qui symbolise la mégalopole moderne avec ses gratte-ciel et ses lumières, et le quartier de Shibati qui est condamné à l’obscurité. Ainsi, outre sa condition de cinéaste étranger, Dusollier va devoir se méfier du discours officiel pour saisir la vérité de cette Chine, c’est pour cela qu’il s’en remet à ses propres habitants : un jeune garçon, Zhou Hong, le coiffeur Li et une vieille femme qui collecte les déchets, Xue Lian. Trois classes d’âges qui, sans constituer un échantillon sociologique représentatif, incarnent à leur façon la Chine en mutation. Trois guides qu’il filme pendant une période de deux ans, avec des ellipses de six mois, afin de percevoir la progressive disparition de la Chine ancienne.

La bonne idée de Dusollier sera de s’effacer derrière le point de vue des habitants de Shibati, recueillant une histoire qu’ils auront eux-mêmes écrite. En agissant ainsi, le documentariste s’inscrit non seulement dans une démarche de vérité, mais favorise également l’émergence d’une empathie authentique à l’égard des personnages. On s’en rend compte lors de ces séquences prises sur le vif au cours desquelles la caméra se met « à disposition » du regard d’autrui : c’est la visite du quartier faite aux pas de Zhou Hong, ou encore la maison imaginaire que l’on découvre en suivant Xue Lian. La réussite du documentaire tient véritablement sur ce point précis : plutôt que d’observer la Chine à travers les lunettes déformantes du cinéaste, on la découvre à travers les yeux de ceux qui la peuplent. Plutôt que de voir le « pittoresque », on découvre une intimité porteuse de sens, une authenticité qui nous interpelle durablement.

C’est sans doute la rencontre avec Xue Lian qui incarne le mieux la belle réussite de Derniers jours à Shibati. En effet, un documentariste lambda se serait empressé de la filmer avec condescendance, nous montrant une simple chiffonnière s’activant au milieu des détritus, nous exhibant un énième cliché de la « misère du bout du monde » comme s’il s’agissait d’un simple trophée de chasse. Or, plutôt que de nous imposer une histoire pré-écrite, Dusollier écoute celle de Xue Lian et prolonge sa singularité : on découvre son intimité en pénétrant chez elle (sa maison faite de bric-à-brac et d’imaginaire), on comprend son cheminement à travers le devenir d’objets symboles (comme le cheval en plastique et le champignon géant qui reviennent régulièrement dans les discussions), avant d’entrapercevoir quelque chose de beaucoup plus profond et universel : pour que la Chine moderne soit habitable, elle doit se reconstituer à partir d’objets issus du monde ancien. Et non chercher à les oublier ou les effacer…

Ainsi, pour parler de la Chine d’aujourd’hui comme le feraient des cinéastes comme Jia Zhang-Ke et Wang Bing, Dusollier privilégie l’immersion totale et réinvente le lien filmeur-filmé : il se permet de ne pas comprendre et donc de ne pas juger ; il se laisse embarquer et communique par geste, véhiculant, par la même occasion, son propre ressenti (son inquiétude, lorsqu’il traverse une échelle instable, se perçoit à travers les tremblements de la caméra ; son émerveillement, lorsqu’il découvre l’antre de Xue Lian, se devine en entendant ses paroles murmurées…). Le spectateur ressent alors une véritable proximité à l’égard du filmé mais également du filmeur. Une proximité d’autant plus grande que l’on peut facilement s’identifier à ce cinéaste français perdu dans une contrée étrangère dont il ne maîtrise pas la langue.

Même s’il est parcouru par une vraie douceur, Derniers jours à Shibati parvient à nous dévoiler le visage sans fard de la Chine d’aujourd’hui, en passant des ruines et des briques à des complexes immobiliers lisses et sans âme. Une façon de nous dire que la Chine tente dorénavant d’aseptiser son image. Mais surtout, en creux, on perçoit la présence d’un véritable mal être : c’est celui d’un jeune garçon qui découvre l’étrangeté du monde moderne (le goût du Coca, l’intolérance des gamins de la ville), d’un artisan qui perd ses clients en étant contraint de déménager, ou encore celui de ces familles placées contre leur gré dans un environnement nouveau. On devine alors, qu’en Chine, modernité et vie imposée vont souvent de paire.